19. Autour de la perception

Publié le par Marinette

Le journal de Michel Lefeuvre, philosophe des sciences, auteur (suite 19)

Le 01.04.2016 Retour prosaïque à la physique comme connaissance argumentée de la matière.
Notre perception et la mathématique
C’est par nos organes sensoriels, tout spécialement par les yeux, que nous avons accès à la réalité environnante. Le réalisme n’a guère fait de doute jusqu’au 17ème siècle avec Descartes et Galilée. Les sens étaient censés atteindre la réalité directement, en soi, en elle-même, et ne pas nous tromper. C’est Descartes qui introduit le doute – ainsi aussi que Galilée. Il ne récuse pas le témoignage des sens mais sous certaines conditions ; il faut, au minimum, qu’ils soient clairs et précis. C’est là, alors, que par sa rigueur, la mathématique intervient. Appliquée avec rigueur mais sans discernement, elle aboutit pourtant à des absurdités : on cite souvent le cas du chat de Schrödinger, à la fois mort et vivant. L’erreur vient de ce que, sous la mathématique, existe un sous-sol de la réalité dont le mathématique ne tient pas compte. Malgré ses insuffisances, l’un des grands mérites de la phénoménologie, tout au moins telle que l’a comprise Merleau-Ponty à la suite de Husserl, a été de l’exhumer.

Le 01.04.2016 (suite) Matière, action, perception… et pensée ? A la recherche du réel : pourquoi donc une telle obstination ? J’ai très tôt pensé que le réel était lié à la matière mais qu’il ne s’y limitait pas, qu’il était davantage. Qu’est-ce donc la matière ? Ne pourrait-on, comme le suggère Bergson, au moins dans un premier temps, dire que la matière est l’ensemble, la totalité des choses qui entourent mon corps et d’ajouter, toujours selon Bergson, qu’à toute action du corps se produit un changement sous la forme d’une perception dans ce vaste ensemble. On peut encore ajouter que le siège de cette transformation se situe dans le cerveau. Alors la question qui vient spontanément à l’esprit est la suivante : à quoi sert le cerveau ? A cette question, on est naturellement amené à répondre que la fonction du cerveau est de créer de la pensée. Or, c’est là que se situe l’erreur. Le cerveau n’est pas l’organe de la connaissance, comme nous allons le voir.

Le 02.04.2016
Cerveau et perception. Le sujet

Qu’est donc alors le cerveau ? Quelle est sa véritable fonction ? Son rôle est de transmettre du mouvement, celui qu’il a reçu des organes sensoriels, entre autres celui des yeux s’il s’agit d’une perception visuelle, des oreilles s’il s’agit d’une perception auditive… Arrivée dans les aires supérieures du cerveau, une sorte de déclic immatériel se produit alors. La perception visuelle ou auditive se produit alors d’une façon soudaine ; dans le cas de la perception visuelle, l’objet est vu là dans l’espace avec ses propriétés particulières. Dans l’activité du cerveau, liée à elle, le sujet comme sujet de connaissance vient prendre place. La question importante qui se pose alors est la suivante : quel type de relation existe-t-il entre le sujet connaissant et les choses connues par lui sous forme de perception visuelle ou autres ? Puisque le cerveau est nécessairement concerné, la pente naturelle de l’esprit est d’en faire la cause directe. C’est d’ailleurs à cette logique que le matérialisme doctrinal, en vogue à l’heure actuelle, se conforme naturellement. L’explication réelle n’est pas aussi simple.

Le 02.O4.2016 Le rôle du cerveau dans la perception
Mon corps, explique Bergson, est essentiellement appelé à se mouvoir dans le monde. Comment, à partir de là, peut-on supposer qu’il puisse causer les représentations que nous nous faisons du monde et des objets qui nous entourent. Cf. Matière et Mémoire, p. 171 et suivantes. L’idée que nous pouvons retenir de cette réflexion est que le corps est sous-déterminé pour expliquer la représentation que nous nous faisons du monde et des objets qu’il contient. Il a son rôle à jouer mais ce rôle est insuffisant.
Essayons donc de préciser en quoi consiste ce rôle ? Remarquons d’abord que s’il est insuffisamment développé et organisé, l’animal, qui en est pourvu, a une conduite complètement désordonné. C’est le cas des poissons qui se jettent sans cesse sur le même piège qui leur est tendu. Le cerveau de certaines espèces de mammifères est déjà assez développé. C’est grâce à lui que des mammifères tels que des renards ne se laissent pas prendre longtemps au même appât trompeur, prouesses dont des espèces animales, apparues plus tôt au cours de l’Evolution, ne sont pas capables. Il suffit de penser aux poissons et aux batraciens.

Le 02.04.2016 Quelles sont les conditions minimes relatives au cerveau pour qu’un animal soit capable d’éviter un piège ? La réponse est assez simple ; il faut que l’animal soit capable de se rappeler et cette capacité a son fondement dans son cerveau. Tourné vers l’action en cours, il faut que l’animal dispose d’un cerveau qui lui permet de retenir, ne serait-ce qu’un bref instant, l’action en cours, autrement dit, faire la synthèse dans son cerveau du proche avenir et du passé juste en train de passer. Encore une fois, ce n’est pas le cerveau qui perçoit, c’est moi-même en tant que sujet ; pour réussir, j’ai toutefois besoin d’un cerveau déjà assez organisé. De même : pour pouvoir parler, j’ai besoin des aires du langage mais ce ne sont pas elles qui parlent. La grande question qui se pose dès lors est la suivante : quel type de relations existe-t-il entre l’être humain et son cerveau ?

Le 03.04.2016 Avant de pouvoir répondre à la question, une connaissance préliminaire s’impose ; elle consiste à savoir comment fonctionne le cerveau humain. Reprenons encore pour en savoir davantage l’exemple d’une simple perception visuelle. Informé par les rayons lumineux qui partent de l’objet éclairé – il ne faut pas évidemment que l’objet soit dans le noir – le cerveau réagit à partir de la rétine à l’information qu’il reçoit ; cette information circule d’une manière extrêmement complexe sur les réseaux neuronaux, à différents niveaux. Le cortex visuel, situé à l’arrière de la tête, joue un rôle fondamental dans ce parcours ; tout ne s’arrête pourtant pas là ; l’information poursuit son trajet et atteint les aires supérieures du cerveau, le préfrontal et le pariétal gauches. C’est alors que la perception visuelle de l’objet situé dans l’espace se produit. Que s’est-il passé dans le cerveau ?

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