Unité de Recherche du Projet Nouveau Regard
29 septembre 2007
Les modèles néo-darwiniens de l’Evolution, fondés sur le hasard et la sélection naturelle, ne peuvent-ils pas être
avantageusement remplacés par un autre type de modèle basé sur l’embryogenèse ?
Je vais partir de J. Monod pour traiter de cette question, et tout particulièrement de son petit livre : Le hasard et la nécessité (1970).
Voici ce que dit J. Monod au sujet de l’origine de la vie :
1°) La vie est apparue sur la terre : quel était, avant l’événement, la probabilité qu’il en fût ainsi ? L’hypothèse n’est pas
exclue, au contraire, par la structure actuelle de la biosphère, que l’événement décisif ne se soit produit qu’une seule fois. Ce qui signifierait que sa
probabilité a priori était quasi nulle. (p. 183)
2°) page 182, d’une façon plus scientifique :
Le code [génétique] tel que nous le connaissons résulte d’une série de choix au hasard qui l’ont enrichi peu à peu.
Autrement dit, l’apparition de la vie sur terre était quasiment nulle, infiniment improbable.
3°) enfin, page 185 : Vous connaissez cette citation :
L’univers n’était pas gros de la vie, ni la biosphère de l’homme. Notre numéro est sorti au jeu de Monte-Carlo. Quoi d’étonnant à ce que, tel celui qui vient d’y gagner un milliard, nous
éprouvions l’étrangeté de notre condition ?
Première étape : en ce qui concerne le hasard : à l’origine de la vie, c’est lui qui explique tout.
Deuxième étape : revenons à l’intitulé du livre : Le hasard et la nécessité. Que vient faire ici
la nécessité ? On ne peut nier à priori, dit J. Monod, qu’un organe, tel que l’œil, possède une certaine finalité ; tout est combiné en lui comme dans un appareil
photographique en vue de capter des images. Toutefois il ne faut pas y voir là une véritable finalité. Tout s’explique par sa structure interne ; chez le vivant cette structure a pour nom et
pour effet : l’invariance reproductive : un chat donne naissance à un chat, un chien à un chien ; la nature répète, reproduit à l’identique : c’est cela, la
nécessité. Apparue par hasard, la structure de l’A.D.N. se réplique ensuite mécaniquement et fidèlement.
Il peut pourtant y avoir des ratés dans cette stabilité, c’est à dire des mutations se produisant au hasard, d’une
façon purement aléatoire. Ce sont ces mutations qui sont la source de la richesse qu’a connue l’Evolution (op. citation p. 157). Les conclusions de Mendel viennent
ainsi au secours de celles de Darwin : les infimes modifications qui s’ajoutent les unes aux autres dans le gradualisme darwinien ont maintenant un fondement matériel : ce sont
les gènes et les mutations contingentes qui les affectent. Nous avons là en germe La théorie synthétique de l’Evolution telle qu’elle a été formulée par Mayr. Fondamentalement
c’est la synthèse des travaux de Darwin et de Mendel.
Je résume brièvement ce que je viens de dire : le hasard joue à un double niveau du réel, selon Monod :
1) au niveau de l’apparition de la vie sur terre.
2) au niveau de l’évolution des espèces.
Qu’en est-il 40 ans plus tard ? je pense que la grande majorité des biologistes contemporains ont troqué la
thèse du hasard pour celle du déterminisme, en ce qui concerne l’origine de la vie.
Voici la parenthèse qu’écrit Gould dans La vie est belle (page 348) : (soit dit en passant, je ne
pense pas que l’apparition de la vie ait résulté d’un événement imprédictible, dû au hasard. Je suppose que, étant donné la composition de l’atmosphère et des océans primitifs, la naissance de la
vie était une nécessité chimique. La contingence s’est mise à jouer plus tard…)
Pour Christian de Duve, la vie n’est pas apparue à cause d’un hasard hautement improbable, mais à la suite
d’un grand nombre d’étapes où la chimie et l’informatique se sont données la main pour édifier les premières cellules vivantes. Je pourrais citer encore François Gros (Regard sur la biologie
contemporaine ainsi que Mémoires scientifiques. Un demi-siècle de biologie). A cause des ses travaux sur l’A.R.N. messager, on peut dire que, pour lui plus que pour tout autre, le
monde de la vie, celui de l’A.D.N., du code génétique, a été précédé du monde de l’A.R.N. – à cause du caractère auto-réplicant de ces molécules.
Je voudrais faire ici une hypothèse à propos des travaux de J. Monod. En terminant Le hasard et la
nécessité, son auteur écrit à propos du code génétique : En fait ce n’est pas de problème qu’il faudrait parler, mais plutôt d’une véritable
énigme (op. cit° page 182). Il me semble que c’est cette énigme que ses successeurs, spécialement François Gros, se sont efforcés de résoudre. Ont-ils réussi ? Voici un
problème sur lequel j’aimerais que l’on se penche en toute honnêteté. De grands esprits tels que René Thom ne croient pas à cette mythologie enzymatique. D’autres font remarquer qu’il
n’existe aucune relation physico-chimique entre les nucléotides A.R.M.m pris 3 par 3 et les 20 acides aminés auxquels ces triades sont censées correspondre. Comme philosophe des sciences, je me
suis naturellement penché avec beaucoup d’intérêt sur la biologie moléculaire, sur les travaux de Crick et de Watson, sur ceux de Jacob et de Monod ; ma première formation est celle d’un
phénoménologue qui a travaillé les œuvres de Husserl et surtout de Merleau-Ponty, les travaux de ce dernier philosophe étant l’objet de ma thèse d’état (1973). Face à ce grand courant de pensée,
à l’épochè, à la mise entre parenthèses du monde et aux débats qui ont suivi jusqu’à l’apparition d’une nouvelle ontologie telle qu’elle s’exprime dans Le visible et
l’invisible, la doctrine philosophique qui sous-tend les recherches de la biologie contemporaine, à son insu même, me fait remonter le temps. J’ai parfois l’impression de me retrouver en
face de l’empirisme doctrinal de Hume, un sentiment qui met aussi mal à l’aise un penseur tel que Lévi-Strauss lui-même dans les dernières pages de L’homme nu. A mon sens, la biologie
moléculaire méconnaît trop le mouvement dans son originalité même. C’est avec du statique qu’elle prétend le reconstituer ; c’est le cas lorsqu’elle affirme que c’est en bricolant
des morceaux déjà existants, déjà là, que la nature crée du nouveau ; Il y a là de leur part une méconnaissance du pouvoir de la vie à coloniser la matière, à la domestiquer pour la faire
servir à son propre usage qui est de s’auto-conserver et de s’auto-reproduire. Tout cela pose un immense problème à la fois scientifique et philosophique. Il est vrai que la vie ne s’est pas
faite toute seule, qu’elle a dû, avant de se détacher de la matière, en épouser les formes, et que tout ce que Gros et de Duve disent des molécules auto-réplicantes me paraît justifié, mais il ne
faut pas s’arrêter là. Par derrière ces mécanismes scientifiques, il me semble qu’existe un courant, un dynamisme qui cherche à s’exprimer et qui réussit à le faire en faisant émerger dans la
matière de l’existant une auto-organisation incluant une sorte de proto-soi, un amorçage de la subjectivité promise aux plus hautes destinées avec, au final, l’apparition d’Homo sapiens.
J’ai enseigné pendant plusieurs années la philosophie du langage au sens où l’entend l’école analytique anglo-saxonne. Pour Carnap, la métaphysique est un langage mal formé,
donc sans valeur. Or, à la même époque, je découvrais le livre de Bernard d’Espagnat : A la recherche du réel. Je suis entré en contact avec lui. Il est facile de se rendre compte
que le langage du sens commun, l’objectivisme naïf, n’a aucune valeur pour rendre compte des faits d’expérimentation de la mécanique quantique. C’est le même malaise que j’éprouve parfois à la
lecture de certains traités de biologie. Je ne nie pas l’intérêt des recherches et des découvertes, mais ce qui me met mal à l’aise c’est l’empirisme philosophique dans lequel ces recherches se
coulent. Heureusement je constate que l’on en sort progressivement. Je renvoie à un numéro spécial Hors Série de Sciences/Avenir de juillet/août 2006 intitulé : Les fictions de
la science.
L’Evolution
La vie est née
Elle a évolué. Comment ? La thèse généralement admise aujourd’hui, c’est que ce sont le hasard et la sélection
naturelle qui en sont les moteurs. Je vais soutenir une thèse franchement hérétique, néo-bergsonienne, en accordant au temps, à la durée, ou incubation du temps dans les processus biologiques,
une fonction essentielle.
Cela dit, je n’ai aucune difficulté à accorder une place importante au hasard dans l’Evolution mais je n’en fais
pas le moteur. Pour moi il est plutôt source de richesse, comme pour J. Monod, mais je ne suis pas insensible aux thèses de Gould, de la mort en masse, de l’extinction sur une grande échelle
d’espèces entières – nos fameux dinosaures, par exemple.
Comment en suis-je venu à cette position « hérétique », néo-bergsonienne ?
Je pourrais fixer mon point de départ dans l’ouvrage de François Jacob : Le jeu des possibles , livre
paru en 1981, mais que j’ai lu un peu plus tard. Voici ce qu’écrit F. Jacob : Pour comprendre véritablement les processus de l’évolution, il faut d’abord comprendre le développement
embryonnaire. C’est seulement alors que l’on pourra évaluer les changements compatibles avec le plan d’organisation et le fonctionnement d’un
organisme, et définir les règles et les contraintes du jeu évolutif. Malheureusement on ne sait presque rien encore sur le développement de l’embryon (op. cit. p 87).
J’en suis resté là pendant plusieurs années quand, par hasard, à l’époque où l’on commençait à douter du tout
génétique, je suis tombé dans une librairie parisienne sur le livre d’une embryologiste, Professeur à l’université de Provence, le professeur Rosine Chandebois, et intitulé : Le gène et
la forme (1989). Ayant été saisi par la grande qualité de ce travail, je suis entré en relation avec son auteur. Elle m’a fait savoir qu’elle achevait un travail
dont le but était de présenter une nouvelle logique du vivant.
Il me semble qu’il y a quelque chose de vrai et de faux dans ce qu’écrit F. Jacob. Il y a tout de même eu de grands
embryologistes au XXe siècle, dont le plus connu est sans doute Hans Spemann (1869-1941) ; il ne faudrait pas non plus oublier Nieuwkoop, embryologiste
hollandais de la deuxième moitié du XXe siècle, avec lequel Rosine Chandebois a travaillé à Utrecht. Cela dit, il y a eu beaucoup de travaux
expérimentaux publiés ici et là dans différentes revues et qui sont tombés dans l’oubli parce que la mode n’y était plus et que la génétique faisait une forte
concurrence à l’embryologie. Toute une expérimentation sur l’embryon est tombée à l’eau. C’est toute l’étendue et la richesse de ces expérimentations qu’a reprises Chandebois pour faire le point
sur l’état des connaissances en embryologie et développer, à l’aide de quelques concepts fondamentaux tirés de l’embryologie, une nouvelle logique du vivant et de
l’Evolution. L’embryologie est une science très vaste qui exige d’énormes connaissances très précises : il y a une énorme différence entre l’œuf d’un batracien et celui d’un mammifère…A ce
sujet, voici une citation tirée de : Le géne et la forme (p. 29) : Si on observe les choses d’un peu plus près, on remarque cependant que, des formes les plus
simples aux plus spécialisées, l’ontogenèse comporte toujours la même succession de stades, chacun étant caractérisé par la nouveauté qu’il introduit dans l’organisation…
Deux dates me semblent importantes à retenir dans l’histoire de la
génétique :
1953 : La découverte par Crick et Watson de la structure moléculaire en double hélice de l’A.D.N. , autrement dit du code génétique.
1961 : La découverte par Jacob et Monod du programme génétique : comment les gènes construisent l’animal.
Je ne vais pas m’attarder sur la découverte du code génétique. Crick et Watson
pensaient qu’à un gène correspondait ponctuellement un caractère, disons, pour simplifier, une protéine. Ce point de vue est aujourd’hui largement dépassé : le gène est considéré comme
faisant partie de tout un ensemble dynamique dont il n’est qu’un élément. Je renvoie à un article de François Gros dans Sciences/Avenir - Hors Série - intitulé : La génétique
est en pleine mutation.
Je vais m’attarder davantage sur la notion du programme génétique pour opposer deux
conceptions différentes de la construction du vivant, de l’animal.
Pour Jacob et Monod, ce sont les gènes qui construisent l’animal. Je vais dire tout de
suite comment.
Pour Chandebois, ce sont les cellules qui s’entraident pour construire l’animal ;
elles utilisent les gènes en filtrant leurs produits, en les accommodant en fonction des besoins de la construction.
Je vais m’efforcer d’être simple sans être simpliste ; ce ne sera pas
facile ; je vais donc vous demander beaucoup d’indulgence.
Pendant son séjour dans l’ovaire, l’ovocyte accumule des réserves nutritives appelées
vitellus – pensez au jaune de l’œuf chez les oiseaux. L’ovule est un ovocyte tombé en léthargie qui est réactivé par l’entrée en lui du spermatozoïde. Les deux gamètes mettent
en commun leurs chromosomes qui sont aussitôt répliqués et répartis entre deux noyaux fils. C’est ce que l’on appelle une mitose. Celle-ci s’achève par la formation d’une cloison, de deux
membranes qui donnent à chaque noyau fils un territoire particulier dans le cytoplasme de l’œuf. Celui-ci est divisé en deux cellules appelées blastomères qui engendrent chacune
à son tour deux blastomères de taille plus petite et ainsi de suite. C’est ce que l’on appelle le stade morula auquel succèderont les stades blastula puis gastrula et enfin commencera
l’organogenèse. Au terme de cette dernière nous aurons dans l’organisme des cellules très spécialisées, celles du foie, du rein, du sang, les neurones, etc… Jusqu’au modèle présenté par Jacob et
Monod en 1961, les biologistes se trouvaient dans un grand embarras : chaque cellule de l’organisme possède la totalité de l’A.D.N. c’est à dire de l’information génétique de l’espèce, et
pourtant n’en expriment qu’une partie. Les fonctions du rein ne sont pas celles du foie ou du sang, etc…
C’est un travail sur les bactéries, plus exactement sur le métabolisme du lactose chez
les bactéries, qui a amené Jacob et Monod à proposer une explication à ce paradoxe. Elle est fondée sur la notion de la répression des gènes. Les gènes sont
habituellement réprimés ; ils ne s’expriment pas : ils sont inactifs. Dans le cas de la bactérie escherichia coli, la synthèse de plusieurs protéines ne se produit qu’à un très
faible régime, pratiquement insignifiant en l’absence d’un sucre obtenu à partir du lactose : les galactosides. Habituellement réprimés, les gènes ne s’expriment qu’en présence du lactose. A
ce processus, Jacob et Monod ont donné le nom de système lactose. La production de galactosidose est habituellement bloquée par un répresseur agissant sous l’action d’un gène.
Le rôle du lactose est simplement d’inhiber l’inhibiteur habituel.
Ce système de répression/dérepression, constaté expérimentalement au niveau de la
bactérie, Jacob et Monod l’étendent au problème de la différenciation cellulaire chez les organismes multicellulaires en développement : la construction du vivant avec ses
différentes parties, tissus et organes, est le résultat quasiment mécanique, ponctuel, d’actions/répressions des gènes. Autrement dit le programme génétique consiste en une libération
différentielle, séquentielle, de l’information génétique.
Dans tout ce que je viens d’exprimer là, nous ne sommes pas dans le règne du hasard mais dans celui de la nécessité. Aujourd’hui la notion de programme génétique me
paraît une notion fragile ; on n’y renonce pas mais on l’aménage sans cesse ; on croit encore à la toute-puissance du génome, mais…Qu’il s’agisse d’Atlan, d’Axel Kahn, de Kupiec, de
Sonigo, ou de bien d’autres, des aménagements conceptuels importants s’imposent à leurs yeux. La critique la plus radicale est celle d’Evelyn Fox Keller, professeur d’histoire et de philosophie des sciences au Massachusetts Institute of Technology (M.I.T.) ; elle a écrit un livre intitulé : Le
siècle du gène (en 2000, traduit en français en 2003), préfacé d’ailleurs par François Jacob lui-même. Pour moi personnellement il me semble qu’il s’agit d’un langage mal
formé que la question du « programme génétique » repose sur une erreur de méthode qui consiste à avoir étendu aux organismes multicellulaires un modèle qui marche
très bien pour les micro-organismes que sont les bactéries, mais qui ne convient pas aux organismes complets pour la raison suivante : les bactéries se multiplient en se séparant tandis que
les cellules d’un organisme ne se séparent pas dans un œuf en segmentation ; elles travaillent ensemble en s’informant mutuellement. Il conviendrait donc d’abandonner l’idée que c’est le
génome qui construit l’individu, et d’affirmer que ce sont les cellules, selon un plan, un programme, une mémoire, celle de l’espèce, virtuellement contenue
dans l’horloge cytoplasmique de l’œuf ; elles travaillent ensemble et s’entraident, vision de R. Chandebois que je n’ai pas le temps de développer ici…En outre, tout individu fait partie
d’une espèce qui appartient à une certaine lignée évolutive.
De la nécessité nous repassons au hasard. Selon le néo-darwinisme, ce sont les
mutations ponctuelles ou systémiques qui se produisent au hasard, d’une façon purement aléatoire, qui ont conduit l’Evolution ; je ne peux rentrer ici dans les distinctions qu’il faudrait
faire entre le gradualisme et le saltationnisme, entre la pensée d’E. Mayr et celle de S. J. Gould. Je retiens seulement l’idée que c’est le hasard qui est le maître du jeu, la nature
sélectionnant ensuite les meilleurs coups. Or cette idée se heurte à quantité d’objections que je vais essayer de détailler et que l’on passe habituellement sous silence.
1- Muter n’est pas évoluer, a écrit P. P. Grassé dans L’Evolution du vivant. Ce sont deux concepts différents. Et encore : Les Bactéries
n’ont en rien changé leur plan d’organisation, qui demeure le même depuis l’époque où leurs ancêtres précambriens métabolisaient les sels ferriques dans les lagunes (p. 107). Depuis les
temps les plus anciens, et encore de nos jours sous nos yeux, les Bactéries n’ont cessé de muter. Pourtant elles n’ont pas évolué ; leur plan d’organisation est toujours resté le
même.
Le groupe des didermiques représente les formes les plus primitives de la vie chez les
multicellulaires. Les méduses, les éponges sont encore de nos jours les représentants les plus typiques de cette époque. Aux didermiques ont succédé les tridermiques. Jusqu’aux sommets de leur
évolution, malgré toutes les mutations que l’on a pu constater, rien n’a changé dans l’aspect et dans les positions relatives des grands systèmes, digestif, nerveux, circulatoire. Il y a sans
doute eu des réaménagements : le système nerveux est en position ventrale chez les hyponeuriens tandis qu’il est en position dorsale chez les épineuriens. Pourtant, fait remarquable, dans
chacun de ces embranchements, les structures sont comparables pour servir les mêmes fonctions. En outre, comme le signale encore Grassé, aucune mutation n’a fait sortir l’animal du groupe auquel
il appartient : les mollusques sont restés des mollusques, les vertébrés des vertébrés. Ce n’est pas verser dans le mysticisme ou le romantisme que de constater ces faits.
2- Dans L’évolution créatrice Bergson fait une critique du gradualisme darwinien que je n’ai jamais vue réfuter. L’œil de céphalopodes, qui sont des
mollusques supérieurs, ressemble considérablement à celui des vertébrés ; dans l’un et l’autre cas, la rétine, la cornée, le cristallin présentent des similitudes frappantes ; or
les mollusques et les vertébrés se sont séparés de leur tronc commun bien longtemps avant l’apparition d’un œil aussi
complexe ; Bergson écrit : Comment supposer que des causes accidentelles, se présentant dans un ordre accidentel, aient abouti plusieurs fois au même résultat, les causes étant
infiniment nombreuses et l’effet infiniment compliqué (op. cit.PUF p. 57) ?
3- L’Evolution n’est pas reconstituable mais elle nous a laissé une trace d’elle-même dans une métamorphose où tout hasard est écarté : celle du tétard en
grenouille ; voici à ce sujet ce que j’ai écrit ailleurs : A l’architecture générale du tétard qui est celle d’un poisson se substitue rapidement celle d’un
vertébré terrestre : la grenouille. La thyroxine, hormone diffusée dans l’organisme par la circulation sanguine, joue un rôle fondamental dans cette métamorphose. Toutefois, pour qu’elle
puisse le faire, il faut que les tissus qui répondront à son action aient acquis une certaine compétence pour réagir correctement. Tout cela ne se fait pas n’importe comment : l’organogenèse
qui devait engendrer le poisson marque un temps d’arrêt ; les différentes parties du têtard ne répondent pas ensuite à l’influence de la thyroxine indépendamment les unes des autres :
chacune a son seuil de réaction particulier à l’hormone ; normalement les parties qui ont le seuil le plus bas se métamorphosent d’abord ; elles préparent la
métamorphose de celles qui ont un seuil de réaction plus élevé. Toutes ces modifications se produisent selon un ordre rigoureusement déterminé pour que le nouvel animal, la
grenouille, soit viable. Ainsi, lorsque la respiration aérienne se substitue à la respiration aquatique, il faut que le poumon soit déjà fonctionnel au moment où les branchies se cytolisent. Pour
que le poumon prenne la relève, il faut que l’appareil circulatoire soit remanié à temps, et ainsi de suite. Tous ces remaniements supposent une précision horaire extrêmement minutieuse.
J’avoue que parfois les bras m’en sont tombés en lisant sous la plume d’E. Mayr que la nature bricole et
que tout semble aller de soi, qu’avec un œsophage elle est capable de faire un poumon…
J’arrête ici l’énumération de ma critique par manque de temps pour passer à l’exposé d’une théorie de remplacement
présentée par le Professeur Rosine Chandebois dans Pour en finir avec le darwinisme. Une nouvelle logique du vivant.
Au risque de scandaliser, je dis à nouveau que ma thèse sur l’Evolution est une thèse néo-bergsonienne en ce sens
qu’elle fait de la durée, comme incubation du temps dans les processus biologiques, le moteur de l’Evolution. Soit dit en passant, j’ai été heureux de trouver sous la plume de Stanislas Dehaene,
l’auteur de Les neurones de la lecture (Odile Jacob - août 2007), l’un des plus grands neurobiologistes contemporains, la phrase suivante, lors de l’identification avec précision
et rapidité par un lecteur des mots écrits sur un support quelconque : Pourtant ni l’hypothèse d’un créateur intelligent – je vais revenir sur ce point – ni celle d’une évolution par
sélection naturelle ne paraissent l’expliquer. Le temps a tout simplement manqué pour que l’Evolution conçoive des circuits spécialisés pour la lecture (c’est moi qui
souligne) (p. 25). Autrement dit l’Evolution a eu le temps suffisant pour monter dans le cerveau humain des aires de langage, mais pas assez pour monter des aires de lecture.
Je me refère maintenant à Rosine Chandebois ; elle écrit ceci : Les événements les plus saillants qui
ont marqué l’histoire du vivant ont chacun représenté l’instauration d’un nouveau mécanisme évolutif rendu possible par les progrès précédemment réalisés – c’est moi qui
souligne – ce qui prouve l’intervention de facteurs internes. Derrière ces mécanismes, il n’est pas difficile de reconnaître un seul et même principe, la division du travail. C’est le
principe de ce flux évolutif que nous appellerons l’évolution directionnelle (op. cit° p. 94).
Tournons-nous un instant vers l’organogenèse ; celle-ci procède par dichotomies successives. A la place d’un
territoire donné de l’embryon, constitué par une population de cellules ayant une même identité tissulaire, on retrouve à un stade ultérieur deux ou plusieurs populations dont les activités
spécifiques sont différentes. C’est ce même principe, celui de la division du travail, qui a dû jouer au cours de l’Evolution et qui a permis d’aller toujours plus loin, de progresser dans
l’édification d’architectures animales plus complexes, plus savantes.
L’idée que je viens d’émettre est que l’instauration d’un nouveau type d’animal n’est rendu possible que par les
progrès précédemment réalisés. Je vais donner quelques exemples.
La cellule eucaryote est une innovation par rapport à la cellule procaryote (les bactéries) ; celle-ci est
dépourvue de noyau et ne contient qu’une seule boucle d’A.D.N. baignant librement dans le cytoplasme. Elle ne possède ni mitochondries, ni chloroblastes. Par contre les eucaryotes sont des
cellules complexes posssédant un noyau bien délimité, par une membrane, du cytoplasme ; celui-ci possède un système complexe de cloisons membranaires délimitant des organites dont chacun a
sa fonction propre. Toutes les cellules des organismes pluricellulaires sont des eucaryotes. C’est grâce à cette innovation que les premiers organismes multicellulaires, les didermiques, ont pu
voir le jour.
Les tridermiques n’ont pu apparaître d’emblée à partir des cellules eucaryotes ; il leur a fallu un relais.
Celui-ci leur a été offert à partir des didermiques ; c’est sur leurs deux feuillets embryonnaires -l’endoderme et l’ectoderme- qu’a pu se greffer le mésoderme : la naissance du coelome
n’est donc pas le fruit d’un pur hasard.
Evitons de tomber dans l’erreur de W. Paley, l’archidiacre anglican, connu encore de nos jours en raison de sa
mauvaise controverse avec Darwin. Son erreur fut d’anthropomorphiser Dieu. Dieu ne se présente pas comme un grand architecte ou un grand horloger qui aurait prévu dans sa sagesse tous les
agencements de l’univers. L’évolution a procédé en tâtonnant. Les archives paléontologiques nous en donnent des exemples en ce qui concerne l’évolution des reptiles en oiseaux. Plusieurs
tentatives ont eu lieu en vue de la conquête du milieu aérien jusqu’à l’apparition de l’archeopterix, au jurassique supérieur ; il est déjà un véritable oiseau avec des plumes et, par sa
morphologie et son organisation, il est capable d’effectuer des vols. Mais il en va de même en ce qui concerne la naissance des mammifères à partir de reptiles ; certains individus avaient
acquis la compétence indispensable pour passer à l’étage supérieur ; d’autres, comme les thériodontes, n’ayant pas acquis la compétence requise, sont demeurés dans un état
mixte, à la fois reptiles et mammifères. Une conclusion s’impose : nous constatons dans l’Evolution une obstination à s’élever à des étages supérieurs de développement et d’organisation, et,
d’autre part, un certain flou en ce qui concerne la marche à suivre. La science peut-elle apporter une explication à ce qui peut sembler comme un paradoxe ?
C’est à la fin du XIXe siècle qu’Auguste Weissmann (1834-1914) découvre l’existence des cellules
germinales. Il tente de démontrer que celles-ci – ovules pour les femelles et spermatozoïdes pour les mâles – se séparant très tôt, au tout début de l’embryogenèse, des autres
cellules, celles de la lignée somatique étaient incapables d’échanger avec elles. C’est de là qu’est née la notion de la non-transmissibilité des caractères acquis à la descendance. Tout
cela est parfaitement conforme à la génétique mendélienne.
Depuis longtemps on savait que l’environnement avait une action sur le soma, que des cancers
peuvent être provoqués par une alimentation défectueuse. Mais il s’agit de bien davantage. Ce qui est posé, c’est l’énigme des vrais jumeaux, les jumeaux monozygotes issus de la scission en deux
d’un seul œuf. Un numéro spécial hors série de Sciences Avenir du début de l’année a été consacré à la question. Génétiquement identiques, les vrais jumeaux sont
pourtant différents. Ces différences entre sujets ayant le même A.D.N. ne peuvent donc s’expliquer par la génétique mendélienne. A celle-ci, des auteurs tels que Michel Morange et Pascal Engel
proposent de substituer ce qu’ils appellent l’épigénétique ou régulation de l’expression des gènes par des facteurs extérieurs, environnementaux. Quand on lit ces
lignes, on ne peut s’empêcher de penser à ce qu’écrit R. Chandebois dans Le gène et la forme sur la manipulation de l’A.D.N. par l’environnement extra-chromosomique (op. cit. p.
64). Je ne peux nier les différences puisque dans l’épigénétique telle qu’on la conçoit maintenant on reste encore centré sur l’A.D.N. tandis que, pour le Professeur Chandebois, l’information
génétique n’a qu’un rôle auxiliaire, la personnalité d’une cellule devantbeaucoup moins à l’identité des gènes transcrits dans
l’instant qu’à son histoire (j’insiste sur cette opposition), cette histoire étant les conditions physico-chimiques imposées au cytoplasme par
l’héritage de son ascendance et la qualité de son environnement (op. cit. p. 63).
L’épigénétique tend aujourd’hui à se substituer à la génétique mendélienne, mais nous avons un si lourd passé que
c’est comme à contre cœur que les plus audacieux généticiens de notre époque ont du mal à se débarrasser d’un paradigme dont on a fait longtemps usage. Les plus audacieux se demandent pourtant
s’ils ne devront pas le faire. Je cite la conclusion du canadien Arturas Petronis, le théoricien de l’épigénétique, dans le numéro spécial de Sciences Avenir : L’autre voie
consiste à mettre en cause le paradigme existant et à développer d’autres théories, de nouvelles approches expérimentales et de nouvelles techniques qui viendraient infirmer ou valider une
nouvelle théorie.
Ce que je reproche à l’épigénétique, c’est d’être trop frileuse. Depuis un certain temps déjà les neurosciences
renvoient à l’épigenèse. Ouvrons le livre de J.P. Changeux : L’homme neuronal : chapitre VI : le pouvoir des gènes ; chapitre VII : L’épigenèse
. si je ne me trompe, le cerveau humain compte cent millions de neurones. Mais chaque neurone est en contact avec ses voisins par un système de synapses extrêmement complexe ; ces contacts
synaptiques sont aussi particulièrement nombreux ; Stanislas Dehaene parle de millions de milliards de connexions synaptiques du cerveau de l’homme (op. cit. p. 17). Il s’avère dès
lors impossible que trente mille gènes codent pour toutes ces interconnexions. J.P. Changeux parle alors d’épigenèse. La question que je me pose est la suivante : pourquoi introduire
l’épigenèse simplement à ce moment-là ? Les sciences de la cognition ne cessent de faire d’immenses progrès depuis vingt ans. Elles insistent sur le fait que notre cerveau fonctionne à
partir de cartes cérébrales qui interagissent entre elles ; je ne peux m’empêcher de faire un rapprochement avec ces populations de cellules ayant la même identité
cellulaire – une sorte de carte – qui, aux yeux du Professeur Chandebois, entrent en interaction pour construire l’animal dès le début de l’organogenèse (comment les cellules
construisent l’animal). Une unité de fonctionnement dans l’organisme me semble plus crédible, plus réaliste qu’une coupure ontologique introduite au niveau cérébral. Cela revient à dire que
ce sont les cellules ou les ensembles de cellules qui construisent l’animal en s’entraidant, je le répète. Le propos qui suit en est un exemple.
J’ajoute que ces interactions ne se limitent pas aux cellules somatiques entre elles, aux yeux du Professeur
Chandebois. La stabilité d’une espèce exige sans doute que d’une génération à l’autre les ovules présentent les mêmes propriétés. Cela ne signifie pourtant pas, comme le prétendait Weissmann, que
les cellules sexuelles ne puissent enregistrer des informations provenant de cellules somatiques, comme celles de l’ovaire, ainsi que d’autres informations provenant d’hormones sexuelles ; à
la génération suivante ces modifications de la lignée ovulaire – si légères soient-elles – se répercutent sur les cellules somatiques. En retour encore, à la génération d’après, ces nouvelles
modifications du soma se font ressentir sur le germen. R. Chandebois compare ces allers et retours à une sorte de partie de ping-pong entre le germen et le soma. On peut supposer ainsi qu’à
chaque génération les organismes maternels donnent à leurs œufs un autre fonds agissant à nouveau sur le phénotype, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’un nouvel équilibre s’installe brusquement,
autrement dit que des œufs d’une nouvelle espèce fasse leur apparition dans une lignée évolutive. Disons qu’il ne s’agit là encore que d’une hypothèse, mais qui est fondée sur des faits
d’observation et expérimentaux. Elle a aussi l’avantage de concilier le gradualisme et le saltationnisme. Pour l’orthodoxie darwinienne c’est graduellement qu’a procédé l’Evolution, mais tandis
que pour E. Mayr c’est à partir des formes adultes que les singes évoluent graduellement vers l’homme et la station verticale ; pour R. Chandebois c’est par contre la lignée ovulaire – et
non, comme pour Dawkins, les gènes – qui est le théâtre de ces évolutions insensibles. Gould, néo-darwinien, jugé parfois hérétique en raison de son opposition au gradualisme,
pense que l’Evolution s’est produite par une série de bonds successifs. Sa théorie s’intitule La théorie des équilibres ponctués ; pour Gould donc, l’Evolution est caractérisée par
de longues périodes de stabilité des espèces, interrompues par des phases de remplacement brutal. Il y a aussi du saltationnisme dans l’hypothèse de Chandebois, mais, tandis que pour Gould les
sauts sont dus à des transformations génétiques, les mécanismes évolutifs prônés par Chandebois sont essentiellement cellulaires, même si le moléculaire n’en est pas absent, comme je vais le
montrer. Vous pouvez sans doute commencer à le constater : il n’y a aucun mysticisme, aucun romantisme dans toute cette conception ; nous sommes dans l’ordre du déterminisme des
causalités matérielles.
Je reviens maintenant au livre de F. Jacob : Le jeu des possibles. A la suite de certains anatomistes
et de certains paléontologistes, Jacob souligne l’importance de ce qu’il convient d’appeler le retardement du développement comme facteur d’évolution Il ajoute :
Ce processus représente un des grands stratagèmes de l’Evolution (op. cit. pp. 85-86). Il ajoute encore : Tout se passe comme si certains animaux
pouvaient pour ainsi dire se débarrasser de la part terminale de leur vie puis reconstruire un nouveau cycle fondé sur les formes de la larve ou de l’embryon. Ce retardement permet à
l’embryon d’exploiter certaines potentialités de l’Evolution que l’installation trop rapide d’une physiologie adulte n’aurait pas permises. R. Chandebois reprend le problème en se tournant vers
les insectes supérieurs. Le papillon passe par plusieurs phases de transformation bien différentes : la larve ou chenille devient nymphe ou chrysalide, puis imago ou insecte adulte, papillon
capable de se reproduire, et le cycle recommence. Cette « intercalation » dans le dévelopement d’une phase larvaire apparaît comme une solution originale dont les insectes possèdent
l’exclusivité. Les vertébrés ont adopté une autre solution, au moins tout aussi originale ; des délais toujours plus longs pour l’éclosion exigent toujours plus de réserves pour
nourrir l’embryon. Ces réserves, ou vitellus, deviennent au-delà d’une certaine limite un véritable obstacle à la formation des plans de clivage de l’œuf, autrement dit de
développement. Pour contourner cet obstacle, l’évolution va adapter un nouveau stratagème, elle va inventer le placenta pour les mammifères. Cette ingéniosité qui consiste à relier l’embryon à
l’uterus maternel pendant la gestation, peut-elle être simplement considérée comme un bricolage de plus pour l’Evolution ?
Il faut voir plus loin. Dans le grand système des fins dont parlait Kant, tout ne se réduit pas à
des mécanismes inventoriables par la science. L’Evolution ne s’est pas contentée d’inventer des plans d’organisation toujours plus savants en s’appuyant sur les précédents, mais en les dépassant
– ce qui s’appelle, au sens fondamental du terme, la phylogenèse –. La vie, c’est du vivant, de l’existant, c’est à dire des êtres dotés d’une certaine individualité, d’une certaine singularité,
d’une certaine subjectivité, d’un certain « moi ». Ce « je » vit dans un corps qui crée ses conditions d’existence par rapport au monde extérieur et le met en relation
d’interactivité avec lui, ainsi qu’avec d’autres vivants, d’autres subjectivités. L’Evolution a monté des plans pour rendre ces subjectivités de plus en plus
indépendantes ; il est certain qu’en créant, avec le système mammélien, l’homeothermie (température intérieure constante du corps), elle a créé des êtres vivants plus autonomes vis à vis des
conditions extérieures, spécialement climatiques. En même temps elle créait des êtres capables de rêver, et, pour certains, capables de jouer, comme le sont nos animaux domestiques, les chiens et
les chats. L’imaginaire, en attendant le normatif, fait ainsi son entrée dans le règne animal. Tout cela nous conduit à des problèmes philosophiques ; est-ce le hasard, qui, au cours de
l’Evolution, a suscité une montée constante du psychisme jusqu’à l’apparition de la responsabilité, et donc de la liberté, avec la naissance sur terre de cet animal étrange qu’est l’Homme ?
L’évolution biologique a épuisé tous nos moyens, nous fait savoir P. P. Grassé : La marge de manœuvre de l’évolution n’a cessé de s’amenuiser : à l’Ordovicien, la
genèse des embranchements s’arrête, au Jurassique, celle des classes, au Paléocène- Eocène, celle des ordres (L’Evolution du vivant Albin Michel P. 124). A l’évolution biologique
succède un nouveau type d’évolution, culturel cette fois, apparue spécialement en Mésopotamie avec l’invention de l’écriture il y a cinq mille ans. Cette machine à faire des Dieux, comme
le disait Bergson en pensant à l’Evolution, ne semble ni scientifiquement, ni philosophiquement attribuable au hasard mais bien davantage à une intelligence supérieure créatrice, désireuse de se
communiquer et de créer des êtres dotés de subjectivité , d’intelligence et de volonté.
Je ne nie pas cependant la part immense qu’a joué le hasard dans l’Evolution ; je nie simplement qu’il en soit
le moteur. Je voudrais me faire comprendre en reprenant le schéma que P. P. Grassé propose dans L’Evolution du vivant : L’image de la grande évolution n’est pas exactement celle
d’un arbre, mais bien plutôt d’une tige assez brève qui, à chacun de ses nœuds, émet un verticille de rameaux latéraux et inégaux (E.V. p. 131-132). Les nœuds les plus puissants
correspondent aux classes : dans l’embranchement des vertébrés nous avons d’abord la classe des poissons, puis, successivement, celle des batraciens, des reptiles, des
oiseaux et enfin des mammifères. Il y a là une échelle ascendante sur le plan de l’organisation des architectures animales ; c’est ce que R. Chandebois appelle l’évolution
directionnelle. Mais sur les classes se greffent des déterminations secondaires, des ordres jusqu’aux espèces ; pensons aux différentes sortes de
pinsons découvertes par Darwin aux îles Galápagos. R. Chandebois appelle l’ensemble de ces variétés secondaires
l’évolution adventive ; elle se greffe sur l’évolution directionnelle ; et là, le hasard peut jouer un rôle. Aucune lignée de vertébrés ne s’est
dirigée vers le type mollusque et vice-versa ; aucun mammifère n’a rétrogradé vers le type reptilien, mais, sur un plan d’organisation commun acquis
grâce à l’évolution directionnelle, l’évolution adventive a produit ses effets. On donne souvent, dans la classe des batraciens, l’exemple des Urodèles, comme les salamandres, qui conservent leur
queue à la métamorphose, tandis que les Anoures, comme les grenouilles, en sont dépourvues. Des mutations ont été capables de produire des variantes dans des traits d’organisation communs sans
toutefois pouvoir en effacer les traits essentiels. Pour chaque gène, de multiples allèles peuvent se combiner de plusieurs manières : une variété énorme de génotypes sont ainsi rendus
possibles. Tout espèce présente donc un polymorphisme considérable, manifestation de la variété génotypique ; en altérant les modalités du développement, cette dernière change la
constitution des organes, comme nous pouvons le constater à propos des salamandres et des grenouilles. Toutes ces variations dûes à des mutations ne rendent pas caduque cette
célèbre affirmation de Grassé : Elle (l’Evolution) poursuit inlassablement sa marche que ni un Alexandre ni un Napoléon ne feraient changer de direction. De son côté, R.
Chandebois écrit : la variation génotypique n’a pas été le moteur de l’évolution, comme le pensent les darwinistes : elle en a seulement déterminé le buissonnement
(Pour en finir avec le darwinisme. Une nouvelle logique du vivant p. 234). On peut souligner à partir de là à quel point l’Evolution a été capable d’exploiter toute la richesse
potentielle apparue dans de simples cellules libres (les procaryotes) au cours de trois milliards et demi d’années, comme, aujourd’hui encore, la vie est capable, à partir d’une minuscule
cellule-œuf, de construire en neuf mois un être humain qui deviendra peut-être un génie, ou en tout cas un homme ou une femme, ce qui est en soi une création qui suscite
l’émerveillement.
Je termine par une réflexion que je ne voudrais pas trop pessimiste mais que je veux signaler ; en
s’institutionnalisant, la science a perdu quelque chose de sa liberté ; elle n’est plus seulement un savoir mais aussi un pouvoir. En relisant parfois des lettres de Descartes avec ses
correspondants, Mersenne, Gassendi ou d’autres, il m’est arrivé de regretter cette époque où la liberté d’opinion pouvait se donner libre cours sans être taxée péjorativement
par l’un des partenaires à l’égard de l’autre. Je vais encore reproduire ce que j’ai écrit ailleurs dans la postface de L’embryon cet inconnu (L’Age d’Homme), du
Professeur Rosine Chandebois :Dans « la structure des révolutions scientifiques » Thomas Kuhn a bien démontré que l’adhésion des chercheurs à un paradigme n’était pas
seulement scientifique, qu’elle recouvrait toutes sortes d’éléments qui tenaient à la sociologie de l’époque, aux rapports des chercheurs entre eux, aux institutions qu’ils fréquentaient, à
l’esprit des revues dans lesquelles ils écrivent, à la composition des jurys qui évaluent leurs travaux, à la recherche de l’avancement et des crédits à obtenir. J’ajoute : sans un
supplément d’âme, un paradigme peut vite devenir un dogme.
De tout temps, les savants ont été des éclaireurs pour l’humanité ; plus que jamais aujourd’hui leur
responsabilité est énorme. quelle que soit leur philosophie pratique, de quelque bord idéologique qu’ils soient, l’impératif catégorique que Soljénitsyne adresse dans ses Mémoires aux politiques
et aux faiseurs d’opinion leur est aussi adressé : Ne pas mentir. C’est certainement beaucoup plus difficile et courageux qu’il n’y paraît ; facile à
dire ; difficile à faire. Juste avant la Seconde Guerre Mondiale, Bergson écrivait déjà : L’humanité gémit, à demi écrasée sous le poids des progrès qu’elle a faits… A elle de voir
si elle veut continuer à vivre. A elle de se demander ensuite si elle veut vivre seulement, ou fournir en outre l’effort nécessaire pour que s’accomplisse, jusque sur notre planète réfractaire,
la fonction essentielle de l’univers qui est, je le redis, « une machine à faire des dieux ».
M. L.
Livres cités dans cet article :
L’évolution créatrice. Bergson (PUF)
Le gène et la forme ou la démythification de l’A.D.N. Rosine Chandebois
(Espaces 34)
Pour en finir avec le darwinisme. Une nouvelle logique du vivant.
Rosine Chandebois (Espaces 34)
comment les cellules construisent l’animal. R. Chandebois (Phénix)
L’embryon cet inconnu. R. Chandebois (L’Age d’Homme),
L’homme neuronal . J.P. Changeux (Fayard)
A la recherche du réel. Bernard d’Espagnat (Gauthier-Villars)
Le siècle du gène. Evelyn Fox Keller (NRF - Gallimard)
La vie est belle. S. J. Gould (Le Seuil)
L’évolution du vivant. P.P. Grassé (Albin Michel)
Regard sur la biologie contemporaine. François Gros (Folio)
Mémoires scientifiques. Un demi-siècle de biologie. François Gros (O. Jacob)
Le jeu des possibles. François Jacob (Fayard)
La structure des révolutions scientifiques. Thomas Kuhn (Flammarion)
L’homme nu. Lévi-Strauss (Mythologiques. Plon)
Le visible et l’invisible. Merleau-Ponty (NRF - Gallimard)
Le hasard et la nécessité. J. Monod (Points sciences)
Les neurones de la lecture. Stanislas Dehaene (O. Jacob)
Revue : Sciences Avenir
PLAN de l’article
1) p. 1 - Le hasard, la nécessité, les ratés de la nécessité . Monod, Darwin et Mendel
2) p. 2 - 40 ans plus tard, le déterminisme
3) p. 3 - Dans les sciences de la vie, L’empirisme philosophique face à l’auto-organisation dynamique de la matière
4) p. 4 - ma thèse néo-bergsonienne : l’importance de la durée dans les processus biologiques.
5) p. 5 - Face à la génétique, l’embryologie oubliée : les rôles respectifs des cellules (Le Gène et la Forme) et des gènes.
6) p. 6 - Pour ces deux approches, entrons dans le détail de l’origine de la vie
7) pp.8 et 9 - « De la nécessité repassons au hasard »
- muter n’est pas évoluer
- des structures comparables au service des mêmes fonctions :
nombreuses mutations ; petites évolutions.
- l’œil des céphalopodes voisin de celui des vertébrés
- du poison (tétard) au batracien (grenouille)
- un ordre rigoureux dans la métamorphose
- du bricolage ?
8) p. 10 - La durée, moteur de l’Evolution
- L’Evolution directionnelle : les progrès engendrent les progrès
- Les différentes populations cellulaires se sont divisées le travail,
ce qui a permis le progrès
· ex : des procaryotes aux eucaryotes
· des didermiques aux tridermiques
9) p. 12 - Dieu, le grand architecte ? La nature, malgré la permanence du progrès, avance en tâtonnant, fait des ratés.
10) p. 13 - Un progrès certain, mais du flou dans l’avancée
· Les cellules germinales et les autres
· Les vrais jumeaux et l’épigénétique
· La cellule dépend de son histoire plus que de
l’identité des gènes transcrits.
11) p. 14 - L’épigénétique serait-elle frileuse ?
· Les cellules construisent l’animal
· La partie de ping pong de l’Evolution entre soma
et germen
· Comparaison des hypothèses scientifiques
12) p.16 - Le cycle de la vie
· De la chenille au papillon, et on recommence
· Le vitellus et le placenta : ingéniosité
dans l’évolution du vivant
13) p. 18 - Ce « je » relationnel, qui vit dans un corps…homéothermie, jeu, rêve..
La part du hasard dans cette montée
constante du psychisme…
L’invention de
l’écriture…
cette machine à faire des Dieux (Bergson), attribuable à une intelligence supérieure. Le hasard n’est pas le moteur de l’Evolution.
14) Pourtant… N’y aurait-il pas un plan d’Arhitecte ? (classes, ordres, eespèces..) oui pour l’Evolution directionnelle, non pour l’Evolution adventive… ?
15) La science-institution : savoir ou pouvoir ?
Œuvres du Professeur Rosine CHANDEBOIS
(Coordonnées du Professeur R. Chandebois : 68 av des Chartreux - 13004 - Marseille,
T : 04 91 49 04 80)
- Le gène et la forme ou la démythification de l’A.D.N. (préface de René Thom) - 1989 -
éditions Espaces 34 (collection espace science) - B.P. 2080, 34025 Montpellier Cedex 1 - Fr.
On peut se le procurer en le commandant chez un libraire : le libraire doit le commander à « Tec et Doc
Lavoisier » en sept. 07 il en reste 80 à 100 ex.
- Pour en finir avec le darwinisme - une nouvelle logique du vivant - 1993 -
(Préface de Marco Schützenberger, de l’Académie des Sciences).
Réédité en janvier 2011 aux éditions de L'Harmattan
www.pst.chez-alice.fr/theoevol.htm
-L’embryon - cet inconnu (suivi de « La réflexion d’un philosophe » par Michel lefeuvre) - 2004 - Editions de l’Age d’Homme - www.agedhomme.com
- Comment les cellules construisent l’animal - 1999 - Phénix éditions - Paris
(Se le procurer chez elle ; il lui en reste une centaine en sept. 2007). Description détaillée à la fin du site suivant : www.pst.chez-alice.fr/biblio.htm